mercredi 23 novembre 2016

Corrigé d'une dissertation : D'où vient la force des préjugés?

Certains continuent à croire que les femmes qui ont leurs règles font rater la mayonnaise tant paraissent puissants les préjugés. D’où vient donc leur force ?
La force des préjugés paraît être la force de l’ignorance. En effet, qui sait par définition ne préjuge pas.
Pourtant, on continue à préjuger malgré les progrès de la connaissance et l’augmentation des moyens de communication, ce qui donne à penser que la force des préjugés n’est peut-être pas seulement dans l’ignorance.
Ainsi, on peut se demander quelle est la provenance de la force de préjugés.
Tient-elle à leur ancienneté, aux défauts moraux des hommes ou bien à l’exigence même de chercher la vérité ?


Les hommes ne peuvent pas réfléchir sans base. Aussi sont-ils nécessairement amenés à préjuger. Déjà les enfants se voient inculquer des préjugés pour qu’ils agissent bien en attendant qu’ils puissent réfléchir. Dans toutes les sociétés, on leur apprend ce qui est bien et mal. L’adulte répète donc souvent ce qu’on lui a appris. L’ancienneté fait la force du préjugé.
On peut alors avec Taine (1823-1890) dans Les origines de la France contemporaine (1875-1893) dire que le préjugé provient d’une longue expérience qui est une sorte de raison inconsciente d’elle-même. Il permet de vivre dans une société donnée. Sans lui, l’homme ne serait qu’un animal. C’est pour cela que le préjugé a une telle force.
Cependant, quelle que soit l’ancienneté d’une expérience, une expérience opposée est susceptible de remettre en cause un préjugé. Par conséquent, sa force n’est pas seulement dans la tradition comme le prouvent les révolutions politiques ou intellectuelles. Dès lors, la force des préjugés ne provient-elles pas des défauts moraux des hommes ?

On peut penser que comme le préjugé consiste à juger avant d’avoir examiné, c’est-à-dire sans savoir, il apparaît comme un effet de la paresse. Telle une des causes des préjugés selon Kant dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? Le philosophe explique que c’est l’absence de courage qui conduit des hommes, majeurs d’un point de vue naturel, à ne pas penser par eux-mêmes et à s’en remettre à d’autres qu’ils paient à cet effet.
De même, préjuger implique de ne pas penser par soi-même par peur, c’est-à-dire par lâcheté. On peut donc avec Kant considérer que la force des préjugés tient à une éducation qui brime la volonté de penser par soi-même. Ils nomment tuteurs ceux qui ont intérêt à traiter les autres hommes comme du bétail et à qui ils inculquent des préjugés pour pouvoir exercer sur eux un pouvoir despotique.
Or, s’il suffisait de penser par soi-même pour écarter tous les préjugés, le développement de la recherche scientifique, la liberté de penser dans de nombreux pays, l’augmentation des moyens de communication auraient dû faire disparaître la plupart des préjugés. Ne doit-on pas alors penser que la force des préjugés provient, paradoxalement, de l’exigence même de la recherche de la vérité ?

En effet, comme Alain dans son ouvrage Définitions (1953 posthume) le souligne, la vérité implique un serment à soi, à savoir celui de la conserver. En effet, la vérité est une et toujours la même. Par conséquent, qui pense détenir une vérité ne peut vouloir s’en dessaisir. Et si cette vérité, il l’a reçue, il considérera qu’il est coupable de s’en dessaisir au profit d’une autre, voire simplement du doute. Le préjugé, c’est ce qu’on juge avant de savoir, mais c’est surtout, ce qu’on tient pour vrai. La force du préjugé vient donc d’une idée vraie concernant la vérité elle-même.
Certes, celui qui préjuge est ignorant. Certes, le préjugé est bien souvent ancien. Mais justement, comme la vérité ne peut qu’être antérieure à son énoncé, le préjugé acquiert ainsi sur la base d’une idée juste mais mal appliquée une force supplémentaire. Car, comme il a toujours été répété, comme nombreux sont ceux qui le répètent, il paraît être la vérité même. Et cette apparence lui donne sa force.



Disons donc pour finir que le problème était de déterminer ce qui faisait la force des préjugés, c’est-à-dire ce qui faisait qu’ils demeuraient malgré la preuve de leur fausseté ou tout au moins de leur manque de fondement. Il est apparu que leur ancienneté fait leur force, mais aussi la paresse et la lâcheté de la plupart des hommes qui n’osent pas penser. Mais en fait les préjugés trouvent l’essentiel de leur force qui renforce les autres raisons dans l’exigence juste que la vérité doit être conservée.

dimanche 13 novembre 2016

Descartes, Les passions de l'âme, art. 15 analyse

Texte.
Art. 15. Quelles sont les causes de leur diversité.
Et cette inégalité peut procéder des diverses matières dont ils sont composés, comme on voit en ceux qui ont bu beaucoup de vin que les vapeurs de ce vin, entrant promptement dans le sang, montent du cœur au cerveau, où elles se convertissent en esprits qui, étant plus forts et plus abondants que ceux qui y sont d’ordinaire, sont capables de mouvoir le corps en plusieurs étranges façons. Cette inégalité des esprits peut aussi procéder des diverses dispositions du cœur, du foie, de l’estomac, de la rate et de toutes les autres parties qui contribuent à leur production. Car il faut principalement ici remarquer certains petits nerfs insérés dans la base du cœur qui servent à élargir et étrécir les entrées de ces concavités, au moyen de quoi le sang, s’y dilatant plus ou moins fort, produit des esprits diversement disposés. Il faut aussi remarquer que, bien que le sang qui entre dans le cœur y vienne de tous les autres endroits du corps, il arrive souvent néanmoins qu’il y est davantage poussé de quelques parties que des autres, à cause que les nerfs et les muscles qui répondent à ces parties-là le pressent ou l’agitent davantage, et que, selon la diversité des parties desquelles il vient le plus, il se dilate diversement dans le cœur, et ensuite produit des esprits qui ont des qualités différentes. Ainsi, par exemple, celui qui vient de la partie inférieure du foie, où est le fiel, (341) se dilate d’autre façon dans le cœur que celui qui vient de la rate, et celui-ci autrement que celui qui vient des veines des bras ou des jambes, et enfin celui-ci tout autrement que le suc des viandes, lorsque, étant nouvellement sorti de l’estomac et des boyaux, il passe promptement par le foie jusques au cœur.
Descartes, Les passions de l’âme, première partie (1649).

Analyse.
Descartes se propose de rendre compte de la diversité des esprits.
L’explication est l’origine des esprits, c’est-à-dire les matières à partir desquelles ils se forment. Pour le montrer, Descartes propose une explication qui s’appuie sur le phénomène de l’ivresse. Les esprits appartenant à l’alcool produisent des effets dans le cerveau par le passage des vapeurs d’alcool dans le sang qui produit les esprits. C’est leur force et leur abondance qui conduit aux mouvements aberrants du sujet. Descartes ajoute que différents organes « cœur », « foie », « estomac », « rate », etc. qui fabriquent les esprits leur donnent leur diversité.
Il explique qu’il y a des nerfs près du cœur dont le rôle est d’augmenter ou diminuer les cavités du cœur, ce qui produit une plus ou moins importante dilatation du sang. De cette dernière proviennent des esprits constitués de diverses façons.
Enfin, il donne une dernière explication purement quantitative, à savoir la diversité plus grande de provenance du sang des parties du corps. De là découle in fine des esprits de qualités différentes. Il illustre cela en donnant quatre exemples dont il affirme seulement qu’il diffère les uns des autres. Ces quatre exemples reprennent partiellement les organes mentionnés précédemment : ce sont celui du sang qui vient de la partie inférieure du foie qui contient le fiel, le second est celui qui vient de la rate, le troisième est celui qui vient des veines des bras et des jambes et enfin le dernier est celui du sang qui provient du suc des viandes qui sort de l’estomac et des boyaux et qui passe par le foie pour arriver au cœur.
On ne peut qu’être frappé par l’absence de précision ni sur les effets des différences quantitatives, ni sur les différences qualitatives, c’est-à-dire que Descartes, abstraction faite des effets dus l’alcool – qu’il ne décrit d’ailleurs pas rigoureusement – n’indique nullement en quoi les esprits provenant de telle ou telle partie en plus grand nombre déterminent tel ou tel mouvement.


vendredi 11 novembre 2016

Polos fait l'éloge d'Archélaos

C’est Polos, un rhéteur, qui s’adresse ici à Socrate, le porte-parole de Platon dans ce dialogue.
[Archélaos] n’avait aucun droit au trône qu’il occupe aujourd’hui, étant né d’une femme qui était esclave d’Alkétès, frère de Perdiccas. Selon la justice, il était l’esclave d’Alkétès et, s’il avait voulu observer la justice, il servirait Alkétès et serait heureux d’après ce que tu prétends, au lieu qu’aujourd’hui le voilà prodigieusement malheureux, puisqu’il a commis les plus grands forfaits. Tout d’abord il fit venir cet Alkétès, son maître et son oncle, pour lui rendre, disait il, le trône dont Perdiccas l’avait dépouillé ; il le reçut chez lui et l’enivra profondément, lui et son fils Alexandre, qui était son propre cousin et à peu près du même âge que lui ; puis, les mettant dans un chariot, il les emmena, les égorgea et les fit disparaître tous les deux. Ce crime accompli, il ne s’aperçut pas qu’il était devenu le plus malheureux des hommes et il n’éprouva aucun remords. Peu de temps après, il s’en prit à son frère, le fils légitime de Perdiccas, un enfant d’environ sept ans, à qui le pouvoir appartenait de droit. Au lieu de consentir à se rendre heureux en l’élevant comme il le devait et en lui rendant le pouvoir, il le jeta dans un puits, le noya puis dit à sa mère Cléopâtre qu’en poursuivant une oie il était tombé dans le puits et qu’il y était mort. Aussi, maintenant qu’il est l’homme le plus criminel de Macédoine, il est le plus malheureux de tous les Macédoniens, loin qu’il en soit le plus heureux, et peut être y a t il plus d’un Athénien, à commencer par toi, qui préférerait la condition de n’importe quel autre Macédonien à celle d’Archélaos.
Platon, Gorgias (1ère moitié du IV° av. J.-C.)


jeudi 3 novembre 2016

corrigé d'une dissertation : Peut-on en finir avec les préjugés ?



Certains préjugés paraissent tellement stupides qu’on s’étonne qu’ils ne disparaissent pas d’autant plus qu’il semble qu’un peu de réflexion suffirait. Peut-on alors en finir avec les préjugés ?
Il semble que la réflexion soit la condition nécessaire et suffisante pour en finir avec les préjugés, c’est-à-dire pour se débarrasser de tous les jugements faits avant tout examen pour les remplacer par des connaissances ou au moins des hypothèses à tester.
Cependant, comme il n’est pas possible toujours et constamment de réfléchir à tous, les préjugés paraissent indéracinables.
Dès lors, on peut se demander s’il y a des conditions qui permettent de remplacer définitivement les préjugés par des pensées solides et réfléchies.


Les préjugés sont toutes les pensées que nous avons avant même tout examen. Or, comment est-ce possible ? Comment affirmer ce qu’on ne connaît pas ? C’est qu’ils ont pour source notre paresse. Dès lors, il n’est pas facile de les déraciner. Pour cela, il faut le courage de penser par soi-même comme Kant le soutient dans son article Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières (1784). Comment pouvons-nous alors tout vérifier ?
En fait, il n’est pas nécessaire de tout vérifier. En effet, il y a des domaines où on doit et peut faire confiance aux autres sans préjugés comme le soutient Kant dans sa Logique. C’est le cas dans les domaines où il faut faire des expériences ou encore s’appuyer sur les témoignages. Ainsi, même le physicien ne refait pas toutes les expériences – il suffit de savoir qu’elles ont été faites plusieurs fois. De même, le policier doit dans son enquête s’en tenir aux témoignages. Par contre, lorsqu’il faut raisonner, chacun peut et doit le faire avec sa propre raison pour retrouver les vérités. C’est bien ce qui se passe en mathématiques où personne ne peut préjuger.
Or, ne peut-on pas faire un pas de plus et dire que même dans le raisonnement, il y a des propositions qu’on doit admettre sous peine de tout recommencer depuis le début ? Dès lors, il serait impossible d’en finir avec les préjugés. Mieux, il ne faudrait pas le vouloir.

En effet, les préjugés sont les condensés de l’histoire. On peut ainsi avec Taine (1828-1893), dans Les Origines de la France contemporaine (1875-1893), considérer qu’ils sont l’accumulation de la longue expérience des hommes, une sorte de raison inconsciente. Aussi ne peut-on en finir avec eux au double sens où nous n’avons pas la capacité et nous n’avons pas le droit d’en finir avec eux. Nous n’en avons pas la capacité parce que sans eux nous perdrions des trésors accumulés. Comme Burke dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790) déjà le remarquait, la raison individuelle est bien trop modeste par rapport à ce que toute la tradition apporte. Et nous n’en avons pas le droit, car, ainsi dépouillés de tout ce qui fait notre humanité, nous nous transformerions en loup, c’est-à-dire en bêtes d’autant plus cruelles qu’elles sont craintives. Or, n’y a-t-il pas des préjugés faux ou dangereux ?
Ne pas vouloir en finir avec les préjugés ne veut pas dire les garder tous. Car, la même expérience qui a permis de les établir peut conduire à les éliminer. On peut même user de raison et de réflexion pour en corriger certains. Ainsi trouve-t-on facilement à réfuter les préjugés qui sont des généralisations négatives ou positives relatives à certains peuples. La connaissance d’individus membres de ces peuples suffit à faire disparaître les préjugés les concernant pour qui réfléchit. Par contre, ce qui paraît néfaste et même impossible, c’est d’en finir avec tous les préjugés. Dès lors donc qu’un préjugé ne renferme aucun doute, nul besoin de vouloir le détruire.
Il n’en reste pas moins vrai que les préjugés nous soumettent à des pensées qui ne sont pas les nôtres. De ce point de vue, ils sont néfastes pour notre liberté. Dès lors, ne faut-il pas en finir avec eux ? N’est-ce pas en éradiquant tout ce qui nous attache à eux ?

Les préjugés ont des sources variées selon Alain dans ses Définitions (1953 posthume) : les passions comme la haine ou l’amour, les coutumes de la culture de l’individu. S’il est impossible de ne pas avoir de passions ou de ne pas avoir de coutumes, il est toujours possible de ne pas adhérer aux pensées qu’elles suscitent en réfléchissant, plus précisément en remettant en cause ce qu’on est tenté de tenir pour vrai. Et cette remise en cause est la condition pour déraciner les préjugés. Or, lorsqu’on veut penser, c’est avec l’intention de trouver la vérité. Et lorsqu’on l’a trouvée, on estime de son devoir de la conserver. N’est-ce pas une source de fixation sur les préjugés ?
C’est justement ce qu’Alain montre dans ses Définitions. La vérité exige une sorte de serment à soi : celui de la conserver. Qui a un préjugé l’estime vrai. Il refuse donc d’en changer. Pour pouvoir donc en finir avec les préjugés, il faut, tout en cherchant la vérité, ne pas prétendre la connaître ou la posséder. Autrement dit, il faut que la recherche du vrai demeure l’objectif constant. Ainsi le savant qui cherche admet ses théories provisoirement sur la base des expériences qu’il a faites jusque là. De même, dans le dialogue, celui qui ne préjuge pas, c’est celui qui est prêt à accepter que ses idées soient remises en cause. Il les considère non pas comme des vérités mais comme des hypothèses, c’est-à-dire des propositions qu’on ne tient ni pour vraies ni pour fausses. De la même façon, tout en suivant ses coutumes, celui qui ne préjuge pas peut considérer que celles des autres ont leur valeur.


Disons pour finir que le problème était de savoir s’il était possible et comment d’en finir avec les préjugés. En premier lieu, il apparaît que c’est en pensant par soi-même qu’il est possible de se débarrasser des préjugés en étant l’auteur en quelque sorte de ses pensées. Pourtant, tous les préjugés ne peuvent être transformés en pensée personnelle car nous en héritons comme le legs de nos prédécesseurs à travers la culture. Or, comme ils sont un joug pour nous, pour pouvoir vraiment en finir, il faut déraciner ce qui les renforce jusqu’au fanatisme : croire en la possession de la vérité qu’il faut au contraire toujours chercher.

jeudi 27 octobre 2016

Le bien-être sceptique selon Thomas More

Quand les vagues de l'erreur est passé
Qu’il est doux d'atteindre enfin ton port tranquille,
Et doucement bercé dans le doute onduleux,
De sourire aux vents opiniâtres qui guerroient au-dehors

Thomas More, Poetical Works

dimanche 9 octobre 2016

Servitude et soumission - biographie de Montesquieu

L’édition utilisée est :
Montesquieu, Lettres persanes, présentation par Laurent Versini, dossier par Laurence Macé, GF Flammarion n°1482, 1995, 2016.

Charles-Louis de Secondat, futur baron de La Brède et de Montesquieu, connu sous le nom de Montesquieu, naît le 18 janvier 1689 au château de La Brède (Guyenne, à côté de Bordeaux). Il est le fils de Jacques de Secondat (1654-1713), et de Marie-Françoise de Pesnel (1669-1720), baronne de La Brède. Il appartient à une famille de magistrats qui a acquis la noblesse par l’épée durant la guerre de cent ans. Il a pour oncle, Jean-Baptiste de Secondat, l’aîné, écuyer, baron de Montesquieu, seigneur de Castelnouvel, Talence et Raymond, président à mortier au Parlement de Bordeaux ( ?-1716). Ses parents lui choisissent pour parrain, Charles, un mendiant, afin qu’il se souvienne toute sa vie que les pauvres sont ses frères.
Le 16 octobre 1696, sa mère meurt après avoir mis au monde une fille.
De 1700 à 1705, il fait ses humanités chez les oratoriens au collète de Juilly (dans l’actuelle Seine-et-Marne à une trentaine de kilomètres de Paris). Il étudie la philosophie au collège d’Harcourt (actuellement Saint-Louis) à Paris.
De 1705 à 1708, il étudie le droit à Bordeaux.
Le 26 février 1708, Louis XIV rappelait aux curés l’obligation de renouveler, tous les trois moi, la lecture de l’édit de février 1556 d’Henri II (1519-1547-1559) qui stipulait que les filles enceintes bien que non mariées doivent avertir un officier ministériel de leur « état » : « quoique la licence et le dérèglement des mœurs qui ont fait de continuels progrès depuis le temps de cet édit en rendent tous les jours la publication plus nécessaire. » (cf. Lettres persanes, lettre CXX d’Usbek à Rhédi). Le 29 juillet, Charles de Secondat est bachelier en droit. Le 12 août, il est licencié en droit et est reçu avocat au parlement de Bordeaux le 14.
De 1709 à 1713, il séjourne à Paris.
En 1710, paraissent les Essais de Théodicée de Leibniz (1746-1716). Montesquieu va les lire puisqu’il en discutera des thèses dans les Lettres persanes (lettre LXIX sur la conciliation entre la prescience divine et la liberté de l’homme et lettre LXXXIII sur la justice divine et le mal). Il constitue un recueil de notes juridiques sur le droit romain, la Collectio juris, qu’il continuera jusqu’en 1721.
Le 17 avril 1711, Joseph 1er (1678-1705-1711), empereur du saint empire romain germanique, meurt (cf. Lettres persanes, lettre CXXX de Rica à ***, la lettre d’un nouvelliste, p.296).
En 1713, il rencontre un chinois nommé Arcadio Hoange (1679-1716), converti au catholicisme, qui a suivi des missionnaires jésuites. Le 13 septembre, le pape Clément XI (1649-1700-1721) édite la bulle Unigenitus ou Constitution (cf. Lettres persanes, lettre XXIV) qui condamne 111 propositions du père Quesnel, ce qui revient à condamner le jansénisme. Le 15 novembre, son père meurt. Il devient baron de la Brède.
Le 12 février 1714, Charles de Secondat achète une charge de conseiller du parlement de Bordeaux. Le 15 novembre, son père meurt. Antoine Houdar de La Motte (1672-1731), poète et académicien qui ignore le grec, met en alexandrins la traduction de l’Iliade d’Anne Dacier (1645-1720) de 1711. Il la réduit de moitié. Il fait précéder sa traduction d’un Discours sur Homère où il remet en cause l’existence du poète mais surtout critique ses défauts littéraires. Madame Dacier réplique avec son ouvrage Des Causes de la corruption du goût : la seconde querelle des Anciens et des Modernes est lancée (cf. Lettres persanes, lettre XXXVI ; lettre CXXVIII de Rica à Usbek, p.292 ; cf. Cammagre Geneviève, « De l’avenir des Anciens. La polémique sur Homère entre Mme Dacier et Houdar de La Motte », Littératures classiques 2/2010, n° 72, p.145-156).
Le 30 avril 1715 à Bordeaux, il épouse Jeanne de Lartigue (1689-1770), une protestante de l’Agenais et de Martillac, terres enclavées dans la baronnie de la Brède (actuellement une commune de la Gironde). Elle est issue d’une riche famille et de noblesse récente. Elle lui apporte l’importante dot de 100 000 livres. Il s’installe rue Margaux (au 29) à Bordeaux. Le 1er septembre, le vieux roi Louis XIV (1638-1715) meurt (cf. Lettres persanes, lettre XCII d’Usbek à Rhédi : « Le monarque qui a si longtemps régné n’est plus. »). Son arrière petit-fils lui succède sous le nom de Louis XV (1710-1774) : le « jeune roi » (Lettres persanes, lettre CVII de Rica à Ibben) a cinq ans. Le 4 septembre, le Parlement de Paris casse son testament qui avait donné certains pouvoirs à ses bâtards, notamment le duc du Maine (1670-1736). Philippe d’Orléans (1664-1723) devient pleinement régent. En septembre, il met en place la polysynodie, un système de conseil qui associe la noblesse organisé par domaines. Elle vise à remplacer les secrétaires d’État du ministère à la façon de Louis XIV (cf. Lettres persanes, lettre CXXXVIII de Rica à Ibben, p.316). En décembre, Montesquieu adresse au régent un Mémoire sur les dettes de l’État. C’est peut-être à cette époque qu’il rédige un Discours sur Cicéron. Dans la nouvelle querelle des anciens et des modernes, Houdar de la Motte réplique à Madame Dacier avec ses Réflexions sur la critique.
Le 10 février 1716, naît à Martillac son fils Jean-Baptiste de Secondat (1716-1795). Jean Baptiste de Secondat, son oncle, perd son fils unique. Il lègue à Charles-Louis ses biens. Le 3 avril, il est élu à l’Académie de Bordeaux. Le 24 avril, son oncle, Jean-Baptiste de Secondat meurt. Charles-Louis hérite d’une vraie fortune et de la baronnie de Montesquieu, dont il prend le nom. En juin et août, le nouveau Montesquieu lit à l’académie de Bordeaux une communication Sur la politique des romains dans la religion. Le 13 juillet, il succède à la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux. Le 28 septembre, Montesquieu fonde à l’Académie de Bordeaux un prix d’anatomie de 300 livres (un journalier gagne à cette époque 112 livres par an pour 250 jours de travail).
Le 2 mai 1716, un édit autorise l’écossais John Law (1671-1729) à créer la Banque générale avec un capital de six millions de livres réparties en 1 200 actions de 5 000 livres. La Banque rembourse les billets qu’elle émet en or ou en argent sans tenir compte des cours changeants de sorte que les billets acquièrent une valeur supérieure. Le 14 mai, le régent crée une chambre de justice pour enquêter sur les malversations des financiers (cf. Lettres persanes, lettre XCVIII d’Usbek à Ibben). Durant l’hiver 1716/1717, il séjourne à Paris.
Le 22 janvier 1717 naît sa fille Marie-Catherine de Secondat (1717-1784). Le 10 avril 1717, un nouvel édit élargit les privilèges de la banque créée par Law : les billets qu’elle émet, convertibles à vue, peuvent être reçus en paiement des impôts. Le 23 août, Law obtient la rétrocession des privilèges de la Compagnie de la Louisiane. Le 6 septembre, Law crée la Compagnie d’Occident, pour les colonies françaises d’Amérique et du Sénégal, surnommée la Compagnie du Mississippi. Il obtient alors le monopole commercial de la Louisiane pour vingt-cinq ans, avec pour objectif de peupler la colonie de 6 000 blancs et de 3 000 noirs en dix ans, pour concurrencer l’Espagne et l’Angleterre. Son capital s’élève à 100 millions de livres, réparties en 200 000 actions payables en papier d’État, comportant 4 % de dividendes. C’est un succès : la Louisiane passe pour un pays de cocagne, ce qui attire les capitaux, mais les colons guère nombreux au départ le font surtout pour échapper aux galères. L’opération permet de régler 60 millions de livres de dette publique. Le 15 novembre, Montesquieu lit une communication Sur la différence des génies. L’Éloge de la sincérité est non daté. C’est en 1717 au plus tôt qu’il se procure une édition datée de cette année du roman épistolaire L’espion turc (italien 1684 ; français 1686) de Giovani Paolo Marana (1642-1693) qu’on a retrouvée dans sa bibliothèque. Il lit les Mémoires du cardinal de Retz (1613-1679), rédigées entre l’automne 1675 et le printemps 1677, qui viennent de sortir de façon posthume (cf. Lettres persanes, lettre CXI d’Usbek à ***). Le Czar Pierre 1er (1672-1725) dit Pierre le grand passe trois mois à Paris.
Durant l’hiver 1717/1718, il séjourne à nouveau à Paris.
En 1718, Montesquieu fait des discours et des expériences scientifiques diverses à l’académie de Bordeaux : le 1er mai : Sur les causes de l’écho ; le 29 juin : Sur le gui, sur la mousse des chênes, … ; le 25 août : Sur les glandes rénales. L’abbé de Saint-Pierre (1658-1743) publie la Polysynodie où il critique le despotisme de Louis XIV. Il est exclu pour ce fait de l’Académie française. La polysynodie est supprimée par le Régent le 24 septembre. Le 30 novembre le « fameux roi de Suède » Charles XII (1682-1697-1718) meurt (cf. Lettres persanes, lettre CXXVII de Rica à Ibben). Le 4 décembre 1718, la Banque générale de John Law devient Banque royale avec effet le 1er janvier 1719. Les billets de banque sont désormais garantis par l’État. Le 9 décembre, l’ambassadeur d’Espagne, Antonio del Giudice, duc de Giovinazzo, prince de Cellamare (1657-1733) est expulsé de France. Il complotait pour le compte de son maître, le roi d’Espagne, Philippe V (1683-1746), petit-fils de Louis XIV, qui songeait chasser le régent et devenir roi de France (cf. l’allusion dans les Lettres persanes, lettre CXXVI de Rica à Usbek). Le 27 décembre, l’Angleterre déclare la guerre à l’Espagne.
Le 9 janvier 1719, la France déclare la guerre à l’Espagne. Toujours en janvier, le Nouveau Mercure publie son Projet d’une histoire physique de la terre ancienne et de la terre moderne. Le 2 mars, le baron Henri de Görtz (1668-1719), ancien favori et premier ministre de Charles XII de Suède, est exécuté (cf. Lettres persanes, lettre CXXVII de Rica à Ibben, p.288). La Compagnie du Mississipi de John Law reprend la Compagnie française des Indes orientales, la Compagnie de Chine et d’autres sociétés commerciales rivales : elle devient la Compagnie perpétuelle des Indes. John Law obtient en outre la ferme du tabac et rachète la ferme des impôts indirects aux frères Paris. En juillet 1719, la Banque générale des Indes reçoit la Surintendance des monnaies, c’est-à-dire le monopole d’émission en France. En octobre, enfin, elle reçoit les recettes générales. Montesquieu quant à lui s’intéresse à l’histoire naturelle. Son Essai d’observation sur l’histoire naturelle est lu le 16 novembre.
En 1720, la Banque générale et la Compagnie des Indes fusionnent. Le 5 janvier, John Law est nommé contrôleur général des finances dans le but d’attirer les capitaux. Pour empêcher la thésaurisation de l’or et de l’argent, Law interdit la possession de plus de 500 livres de métaux précieux par foyer, sous peine de confiscation et d’amende. Une récompense est promise aux dénonciateurs. Des perquisitions ont lieu, même chez les ecclésiastiques. Le 11 mars, pour décourager le public de la monnaie métallique, Law suspend la valeur libératoire de l’or, à dater du 31 décembre. Les « semeurs de faux bruits » sont déportés aux colonies, ce qui crée un scandale. Le 24 mars, la rumeur d’une banqueroute est répandue par quelques initiés. Le 1er mai 1720, Montesquieu donne : Sur les causes de la pesanteur. Il achète après le 10 mai les Voyages en Perse (1686) de Jean Chardin (1643-1713) au libraire bordelais Lacourt qui le note. En juillet, les prêts que consent la Compagnie perpétuelle des Indes conduisent à des augmentations successives de capital qui alimentent la spéculation. Paul Féval (1816-1887) la romancera dans Le Bossu (1857). Elle tourne à la baisse voire à l’émeute comme le 17 juillet où il y a 17 morts. Le 21 juillet, une semi-banqueroute est décrétée. Le 25 août, il prononce : Sur la cause de la transparence des corps. Il annonce pour la fin de l’année une Histoire de la terre ancienne et moderne. Entre septembre et octobre, le système de Law est liquidé (cf. Lettres persanes, lettre CXXXVIII de Rica à Ibben, p.316). Le 10 octobre, les billets de la Banque générale n’ont plus cours. Le 14 décembre, John Law s’enfuit après avoir été remplacé par Le Peletier de La Houssaye deux jours plus tôt.
Le 19 mars 1721, le pape Clément XI meurt. En mai, Montesquieu publie anonymement à Amsterdam les Lettres persanes (150 lettres) sans nom d’auteur chez un éditeur, Pierre Marteau basé à Cologne, qui n’existe pas. On peut penser que l’ouvrage a été imprimé chez Jacques Desbordes, à Amsterdam et/ou chez Jacques Brunel supposé basé à Amsterdam mais imprimeur clandestin à Rouen. Une seconde édition revue, corrigée, diminuée et augmentée par l’auteur paraît chez Pierre Marteau. Elle retranche treize lettres de l’édition originale (les lettres I, V, XVI, XXV, XXXII, XLI, XLII, XLIII, XLVII, LXV, LXX, LXXI de l’édition de 1758) et en ajoute trois (CXI, CXXIV, CXLV de l’édition de 1758). L’ouvrage connaît un grand succès. Il connaîtra une trentaine d’éditions jusqu’à la mort de son auteur. Il réside rue du Mirail à Bordeaux. Il a peut-être fait un séjour à Paris en août. En novembre, il lit à nouveau son Essai d’observation sur l’histoire naturelle.
Le 7 août 1722 il part pour Paris. Il commence à fréquenter l’hôtel de Soubise. Peut-être a-t-il fréquenté le club de l’Entresol (créé en 1720, il fonctionne comme un club anglais : on y discutait de questions politiques et économiques). Il est présenté à Mme de Lambert (1647-1733) par l’abbé de Saint-Pierre. Dans son salon, il trouve dans les habitués, Fontenelle (1657-1757) et Houdar de la Motte. On pouvait trouver dans ce salon : le jésuite et homme de lettre le père Claude Buffier (1661-1737), l’homme de lettres, abbé de François-Timoléon de Choisy (1644-1724), Mme Dacier, le mathématicien et astronome Jean-Jacques Dortous de Mairan (1678-1771), l’historien, dit « le président Hénault » (1685-1770), l’écrivain Marivaux (1688-1763), l’homme de lettres et abbé Nicolas-Hubert Mongault (1674-1746), l’écrivain et favori de Madame Lambert Louis-Sylvestre de Sacy (1654-1727), le poète et marquis de Sainte-Aulaire (1648-1742), l’écrivaine Marguerite de Launay baronne Staal (1683-1750), la femme de lettres Madame de Tencin (1682-1749) et mère du jeune d’Alembert (1717-1783), l’homme de lettres et abbé Terrasson (1670-1750). Montesquieu fréquente les salons de l’épouse du marquis Louis de Brancas (1672-1750), Catherine de Nyvenheim, un salon politique. On le retrouve dans le salon de Marie, marquise du Deffant (1697-1780), dans celui de Madame Geoffrin (1699-1777).
Le 25 octobre, Louis XV est sacré roi. En novembre, Montesquieu rentre dans le bordelais.
Au mois de janvier 1723, Montesquieu commence un séjour à Paris. Le 22 février, Louis XV est déclaré majeur. Le 7 août, il quitte Paris. Le 10 août, le cardinal Guillaume Dubois (1656-1723), principal ministre du régent, meurt. Le 18 novembre, il donne : Lettre de Xénocrate à Phérès et une Dissertation sur le mouvement. Le 2 décembre, Philippe d’Orléans meurt.
De mai à août 1724, il séjourne tour à tour à Paris, Versailles et au château de Baye chez Jean-Baptiste Berthelot de Duchy (1672-1740), receveur général des finances de la généralité de Paris. Le Temple de Cnide, poème en prose qui se fait passer pour la traduction d’un auteur grec, paraît en pré-originale dans la Bibliothèque française.
De janvier à février 1725, Montesquieu séjourne à Paris. En mars, Le Temple de Cnide paraît. Le 1er mai, il lit à Bordeaux le Traité des devoirs. Il demeure dorénavant à l’actuelle place des martyrs de la résistance. Le 25 août, il donne De la considération et de la réputation. Le 11 novembre, il fait un discours de rentrée au Parlement de Bordeaux. Le 15 novembre, il prononce à l’Académie de Bordeaux Sur les motifs qui doivent nous encourager dans les sciences. En décembre, il part séjourner à Paris.
Jusqu’à mi-juin 1726, Montesquieu séjourne à Paris. Le 7 juillet, il vend l’usufruit de sa charge de Président à Mortier pour payer ses dettes, ce qui préserve les droits de ses héritiers sur celle-ci. Il obtient une rente de 5200 livres. Le 25 août, il fait l’éloge du duc de la Force (1675-1726), protecteur de l’Académie de Bordeaux, qui venait de mourir le 21 juillet. Le 29 septembre, il travaille au Dialogue de Sylla et d’Eucrate. Le 28 décembre, il donne procuration à sa femme avant de partir à Paris.
Le 23 février 1727 naît Denise de Montesquieu (1727-1800). Son père séjourne toute l’année à Paris. Il se représente à l’Académie française pour succéder à Louis de Sacy. Il déclare qu’il quittera la France s’il n’est pas nommé. Ses adversaires lui opposent ses Lettres persanes. Il pare l’attaque en en faisant faire rapidement une édition expurgée qu’il présente au cardinal de Fleury, ministre de Louis XV, en rejetant sur les éditeurs les fautes qu’on lui avait reprochées. Le 20 décembre a lieu le premier scrutin d’élection à l’Académie française qui est un échec.
Le 5 janvier 1728, Montesquieu est élu à l’Académie française contre le juriste et écrivain Mathieu Marais (1664-1737) malgré l’opposition du parti religieux. Le cardinal de Fleury s’est désintéressé de l’élection. Le 24 janvier, il est reçu par Jean-Roland Mallet (1675-1736) puis prononce son discours de réception. Le 5 avril, il part pour Vienne avec Lord James Waldegrave (1684-1741), premier du nom, ambassadeur du roi d’Angleterre Georges II (1683-1727-1760), et neveu du maréchal de Berwick (1670-1734), maréchal de France. Ils arrivent à Vienne le 26. Le 20 mai, il est de la réception au château de Luxembourg. En juin, il voyage en Hongrie. Il visite les mines de Chemnitz, Neu-Sohl et Königsberg. Le 9 juillet, il quitte Vienne pour Gratz où il arrive quatre jours après. Du 24 septembre au 16 octobre il séjourne à Milan. Le 18 octobre, il visite les îles Borromées. Du 23 octobre au 5 novembre, il séjourne à Turin. Le 9 novembre, il arrive à Gênes. Du 21 au 22 novembre, il a une traversée difficile de Gênes à la Spezzia. Le 1er décembre, il arrive à Florence.
Du 19 janvier au 18 avril 1729, il séjourne à Rome. Du 23 avril au 6 mai, il séjourne à Naples. Puis il retourne à Rome pendant deux mois. Il quitte la cité du Pape le 4 juillet. Du 9 au 17 juillet il séjourne à Bologne. Le 3 août il arrive à Munich après avoir passé par le Brenner et Innsbruck. Du 16 au 23 août, il demeure malade à Augsbourg. Du 29 au 31 août il est à Francfort. Du 1er au 15 septembre, il visite la Rhénanie, notamment ses villes. Il arrive le 24 septembre à Hanovre où il est présenté au roi d’Angleterre, Georges II, originaire d’Hanovre. Début octobre, il visite les mines du Hartz en compagnie de Jean-Frédéric, baron de Stain (1681-1735), ministre du duc de Brunswick. Le 15 octobre, Montesquieu arrive à Amsterdam. Le 31, il part de La Haye, traverse la Manche sur le yacht de Lord Chesterfield (1694-1773) et arrive à Londres le 3 novembre.
Le 23 février 1730, Montesquieu écrit à Chauvelin pour obtenir un poste diplomatique. Il assiste le même jour à une séance au Parlement. Il est élu à la Royal Society le 9 mars. Le 10 avril, il assiste à une violente séance à Westminster sur le port de Dunkerque. Le 23 mai il est initié à la Franc-maçonnerie au sein de la loge londonienne Horn (le Cor) Tavern de Westminster. Le 5 octobre, il est présenté à la reine Caroline de Brandebourg-Ansbach (1683-1737) à Kensington Palace.
Le 6 avril 1731, Montesquieu assiste peut-être au succès de sa protégée Mlle Sallé à Lincoln’s Inn Fields. Le 13 mai, il est de retour à la Brède. Le 25 août, il donne une Description de deux fontaines de Hongrie. Il compose : Mémoires sur les mines, Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie. Il commence son livre sur les Romains. L’ouvrage de Germain-François Poullain de Saint-Foix (1698-1776) paru l’année précédente, Lettres d’une Turque à Paris, écrites à sa sœur au serrail [sic], accompagne une contrefaçon des Lettres persanes, sous le titre Lettres d’une Turque à Paris écrites à sa sœur au Sérail pour servir de supplément aux Lettres Persannes [sic].
En 1732, Crébillon fils (1707-1777) fait paraître un roman épistolaire, Lettres de la marquise de M*** au comte de R***. Le 15 novembre, il donne Sobriété des habitants de Rome.
En mai 1733, part pour Paris où il va séjourner. Le 12 juillet Madame de Lambert décède. Son salon se déplace chez Madame de Tencin.
Le 20 juillet 1734, Montesquieu publie à Amsterdam les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il commence à fréquenter Madame de Tencin. Le 13 août, il est reçu à la Ferté-Vidame par le duc de Saint Simon (1675-1755), mémorialiste du règne de Louis XIV (ses Mémoires ne paraîtront de façon complète qu’au XIX° siècle). En septembre, il revient à Bordeaux. Montesquieu travaille à Liberté politique, non publiée (qui sera inclue dans ses Pensées). Il fait paraître Réflexions sur la monarchie universelle en Europe puis détruit tous les exemplaires sauf un. Peut-être forme-t-il le projet de De l’esprit des lois. Le 29 novembre, il donne Sur la formation et le progrès des idées.
En 1735, George Lyttelton (1709-1773) fait paraître en anglais et en français les Nouvelles Lettres persanes. Durant l’été, Montesquieu séjourne à Chantilly (qui se situe dans l’actuel département de l’Oise).
En 1736 il donne l’Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères qui reprend la dissertation Sur la différence des génies. En septembre, il retourne à Bordeaux. Le 2 novembre, il achète pour son fils l’office de conseiller au parlement.
De janvier à avril 1737, il séjourne à Bordeaux. Le 6 avril, à cause de son appartenance à la franc-maçonnerie, Montesquieu est inquiété par l’intendant de Guyenne Claude Boucher (1672-1752, intendant de 1720 à 1743) qui le dénonce au cardinal Fleury (1653-1743). Il continue néanmoins à fréquenter les loges bordelaises et parisiennes. De mai à décembre, Montesquieu séjourne à Paris.
De janvier à octobre 1738, il séjourne à Paris. Il donne une Histoire de France non publiée. De novembre à décembre, il séjourne à Paris. Le 19 novembre, Marie de Montesquieu épouse Joseph Vincent de Guichaner d’Armajan (1707-1766), chevalier d’honneur, conseiller de la Cour des Aides de Bordeaux. Sa dot est modeste : 10 000 livres (cf. François Cadilhon, Jean-Baptiste de Secondat de Montesquieu : au nom du père, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, p.14).
De janvier à février 1739, il séjourne à Bordeaux, de mars à décembre à Paris.
De janvier à mars 1740, il séjourne à Bordeaux, d’avril à décembre à Paris. Le 30 avril, Jean-Baptiste de Secondat épouse Marie-Catherine Thérèse de Mons (1720- ?), héritière d’une vieille famille de noblesse d’épée. Chaque famille apporte 300 000 livres (cf. François Cadilhon, Jean-Baptiste de Secondat de Montesquieu : au nom du père, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, p.14-15).
De janvier à mars 1741, Montesquieu séjourne à Bordeaux. Paraît la traduction du roman épistolaire de Samuel Richardson (1689-1761), Pamela, ou la vertu récompensée (Pamela, or Virtue rewarded), publié l’année précédente en Angleterre. Il travaille huit heures par jour à son futur grand ouvrage De l’esprit des Lois. D’avril à décembre, il séjourne à Paris.
Le 2 février 1742, dix-huit livres de De l’esprit des lois sont achevés. En septembre, il commence la rédaction d’Arsace et Isménie, un « roman oriental », à la demande de la légère, voire scandaleuse, Louise-Anne de Bourbon-Condé, dite mademoiselle de Charolais (1695-1758).
De janvier à août 1743, Montesquieu séjourne à Paris. Voltaire (1694-1778), dans une lettre à Vauvenargues (1715-1747), parle d’une France « d’abord ivre » des Lettres persanes. De septembre à décembre, Montesquieu séjourne à Bordeaux où il se livre à une révision générale de De l’esprit des lois.
Il passe l’année 1744 à Bordeaux.
Le 2 février 1745, il lit De l’esprit des lois chez son ami bordelais Jean Barbot ( ?- ?), président de l’Académie Royale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux. Le 25 mars, Denise de Montesquieu épouse son cousin Godefroy de Secondat (1702-1774) à Clairac. Montesquieu donne une dote de 10 000 livres mais sa femme en ajoute 60 000 (cf. François Cadilhon, Jean-Baptiste de Secondat de Montesquieu : au nom du père, Presses universitaires de Bordeaux, 2008, p.16).
De janvier à aout 1746, Montesquieu séjourne à Bordeaux. Il est élu à l’Académie des sciences de Prusse que Leibniz avait fondée en 1700. Son président est depuis l’année précédente le français Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759) favorisé par Frédéric II de Prusse (1712-1740-1786). En septembre, Montesquieu retourne à Paris. Il travaille à De l’esprit des lois.
De janvier à octobre 1747, Montesquieu séjourne à Paris. Françoise de Graffigny (1695-1758) fait paraître un roman épistolaire, Lettres d’une péruvienne qui obtient un immense succès immédiat. Montesquieu reprend Arsace et Isménie. En juin, Montesquieu annonce à Maupertuis qu’il a achevé De l’esprit des lois. Il séjourne auprès de l’ancien roi de Pologne et duc de Lorraine depuis 1737 Stanislas Leszczynski ou Leczinski (1677-1766) à Lunéville (actuellement dans le département de Meurthe et Moselle). En juillet, il fait la lecture de De l’esprit des lois à Paris.
De janvier à avril 1748, Montesquieu séjourne à Paris. Il vend définitivement sa charge de président à mortier le 4 avril. Il publie en novembre 1748 à Genève, chez Barillot, sans nom d’auteur : De l’esprit des lois ou du rapport que les lois doivent avoir avec la Constitution de chaque gouvernement, les Mœurs, le Climat, la Religion, le Commerce, etc. Mis en vente à Paris, l’ouvrage connaît immédiatement le succès. Vingt-deux éditions paraissent à Genève en deux ans.
De janvier à juin 1749, Montesquieu séjourne à Bordeaux. De juillet à décembre, De l’esprit des lois est attaqué dans les Nouvelles ecclésiastiques du 9 au 16 octobre.
En février 1750, séjournant à Paris, il répond aux critiques de son œuvre majeure en donnant la Défense de l’Esprit des lois puis les Éclaircissements sur l’Esprit des lois. En septembre, la Sorbonne présente un premier projet de censure du grand ouvrage de Montesquieu. Le 26 novembre, Montesquieu fait enregistrer son testament.
De janvier à mai 1751, Montesquieu séjourne à Paris. Il travaille à une nouvelle édition des Lettres persanes. Il travaille aussi sur De l’esprit des lois. Montesquieu est nommé membre associé de la Société royale des sciences et belles-lettres de Nancy le 20 mars. Il offre à Stanislas Leszczynski, le duc souverain de Lorraine, Lysimaque. L’abbé Jean-Baptiste Gaultier (1685-1755), un janséniste, fait paraître les Lettres persanes convaincues d’impiété. Il critique notamment les lettres qui portent sur la religion (XXXV, XLVI, LXXXIII, XCII et CXXV), la lettre sur le suicide (LXXVI) ainsi que celle sur le divorce (CXVII). Le 29 novembre l’Église catholique romaine interdit le livre – de même que de nombreux autres ouvrages de Montesquieu – et l’inscrit à l’Index, c’est-à-dire dans la liste des ouvrages interdits aux catholiques. Le protestant Angliviel de la Beaumelle (1726-1773) publie une Suite de la défense de l’esprit des lois à Amsterdam en novembre.
En 1752, Montesquieu séjourne à Bordeaux.
De janvier à novembre 1753, Montesquieu séjourne à Paris. Il publie un Mémoire sur la Constitution (Unigenitus) qui propose d’interdire toute dispute sur la querelle du jansénisme afin d’obtenir la paix. En décembre, il revient à Bordeaux. Il commence à écrire l’article « Goût » pour l’Encyclopédie.
De janvier à juillet 1754, Montesquieu séjourne à Paris. Il ajoute et corrige les Lettres persanes dans une édition qui reprend les 150 lettres de la première édition, un Supplément comprenant les trois nouvelles lettres de la deuxième édition de 1721, de huit nouvelles lettres (XV, XXII, LXXVII, XCI, CXLIV, CLVII, CLVIII, CLX de l’édition de 1758), des changements aux lettres LXXXII, XCII, CIX, et XCVII de l’édition de 1758) et un préambule intitulé Quelques réflexions sur les Lettres Persanes qui procèdent à une réfutation de Gaultier qui n’est pas nommé. De juillet à décembre, il est à Bordeaux. Il travaille à une nouvelle édition de De l’esprit des lois. En décembre, Lysimaque est publié. Fin décembre, il repart à Paris.
Le 19 janvier 1755, il tombe malade. Il meurt le 10 février à Paris d’une fièvre inflammatoire. D’après Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), Denis Diderot (1713-1784) fut le seul homme de lettres qui assista à son enterrement à Saint Sulpice où il a eu peu de monde (cf. http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/charles-de-secondat-baron-de-montesquieu).
En 1757, son article « Goût » est publié sous le titre d’Essai sur le goût. Il paraît dans le tome VII de l’Encyclopédie.
En 1758, son fils Jean-Baptiste de Secondat et l’avocat François Richer (1718-1790) font paraître l’édition posthume des Lettres persanes. Elle répartit les lettres ajoutées dans l’édition de 1754 à leur place. De même, une nouvelle édition de De l’esprit des lois paraît.


samedi 8 octobre 2016

corrigé d'une dissertation : Peut-on penser sans préjuger ?

Le siècle des Lumières nous a habitués à rejeter les préjugés, à considérer que penser consiste à les combattre, voire à simplement les fuir.
Aussi nous semble-t-il évident que penser, c’est-à-dire réfléchir, est possible sans se prononcer avant d’avoir examiné, c’est-à-dire sans préjuger puisque ces deux actes s’opposent.
Pourtant, il n’est pas possible de réfléchir à tout, tout le temps et à tout instant, de sorte que préjuger paraît la condition pour qu’il soit possible de penser plutôt que d’hésiter perpétuellement.
On peut donc se demander s’il est possible de penser sans préjuger.
Penser sans préjuger, c’est refuser les influences et donc les croyances, c’est aussi sombrer dans le flottement perpétuel, c’est enfin penser avec et pour les autres.

Penser, c’est réfléchir. Pour ce faire, il ne faut donc pas se laisser influencer. C’est ce qui se passe quand on préjuge. On a un avis sur quelque chose, ou surtout sur quelqu’un, avant même d’avoir réfléchi. On est donc influencé par autre chose que nous-mêmes. Cela peut être par nos sentiments ou par les coutumes de notre culture. On répète même parfois des connaissances qu’on ne comprend pas. Comment alors ne pas s’appuyer sur les préjugés quand on pense ?
Il faut remettre en cause toutes les croyances, opinions ou préjugés. Il est alors essentiel de chercher des preuves de ce qu’on avance, de transformer en simples hypothèses, c’est-à-dire en pensées qu’on ne tient ni pour vraies ni pour fausses, ce qu’on a jusque là soutenu. De cette façon, il apparaît possible de ne pas se reposer sur des préjugés qui guident notre pensée à notre insu.
Cependant, il faudrait alors toujours réfléchir, toujours douter, finalement ne jamais juger, ce qui est impossible. Préjuger est nécessaire, mais comment peut-on alors penser ?

Seul, l’homme ne peut rien. Il doit tenir compte de ce que lui apportent ses ancêtres comme ses contemporains. On ne peut pas vérifier à chaque moment que tous les pays où nous ne sommes pas existent. Il faut bien pour réfléchir admettre le témoignage de nos contemporains. Sans un minimum de confiance dans nos ancêtres, aucune science ne serait possible. Comment ne pas accepter des siècles d’observations astronomiques ? Il faut donc convenir avec Burke (1729-1797) dans ses Réflexions sur la Révolution de France (1790), que préjuger nous permet de penser et d’agir lorsque nous nous appuyons sur ce que les autres ont accumulé pour nous. Mais ne risque-t-on pas alors de ne pas vraiment penser ?
Préjuger, c’est s’appuyer sur les traditions. Or, lorsqu’on pense, soit pour connaître, soit pour agir, il faut bien ne réfléchir qu’au problème auquel on a affaire. Sinon, on est conduit à douter sans jamais se prononcer. Préjuger permet donc de sortir du doute, de donner une direction à notre pensée. Et douter, ce n’est pas penser, c’est avoir l’esprit qui flotte ou oscille d’une idée à l’autre.
Néanmoins, on ne sort jamais ainsi d’une certaine routine. Pire, on se soumet aux autres. On est conduit alors à ne jamais remettre en cause ce qui peut s’avérer faux et surtout susceptible de nous condamner à une sorte d’esclavage. Comment donc sans tomber dans le doute serait-il possible de penser sans préjuger ?

Préjuger, c’est moins ne pas réfléchir, que se soumettre à ce que les autres nous commandent de penser. C’est pour cela que Kant dans sa Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, soutient qu’il faut penser par soi-même. Pour cela, il faut du courage et du travail. Courage d’examiner les idées qui me sont proposées, effort pour repenser ce que les autres ont pensé, qu’il s’agisse de science, de morale ou de médecine, etc. Ainsi n’ai-je pas besoin de tout réinventer. Or, comment savoir que moi-même je n’invente pas de nouveaux préjugés ?
Préjuger, du côté de l’inventeur, c’est imposer aux autres une idée. Pour penser par soi-même, il faut donc penser avec les autres en les incitant à penser librement. C’est même nécessaire.
En effet, le principe pour penser sans préjuger, c’est celui de l’universalité. Autrement dit, une pensée n’est pas un préjugé si et seulement si elle permet l’estime raisonnable de soi de tout homme. Ainsi, c’est un préjugé que de penser que tel peuple est composé de parasites et c’est une pensée que d’admettre que tout homme peut se libérer des préjugés.

Pour penser, il faut réfléchir, donc ne pas préjuger. Mais pour sortir du doute sans fin, il n’est pas nécessaire comme on a pu le voir de préjuger, car alors on se soumet à d’autres. C’est en pensant avec et pour les autres qu’il est possible de penser sans préjuger, sans sombrer dans l’errance du doute.